LE RAKAIA, HISTOIRE DES 1ERS COLONS NEO-ZELANDAIS

L’épave du Rakaia a récemment été analysée au large des côtes bretonnes. Le rapport du ministère nous permet de nous replonger dans l’histoire des premiers migrants arrivés au début du 19ème siècle en Nouvelle-Zélande et de leurs conditions de vie. Extraits choisis de l’Etude documentaire des vestiges du navire réalisée par Didier ROBINEAU  et Pierre-Yves LEPAGE. 

DE LA DECOUVERTE DE LA NOUVELLE-ZELANDE AUX 1ERES COLONISATIONS

Après la découverte de la Nouvelle-Zélande par un certain Abel Tasman, en 1642, il a fallu attendre l’arrivée de James Cook pour obtenir la première cartographie en 1769. Petit à petit, les navires de chasse à la baleine et au phoque y trouvèrent un point de refuge et de ravitaillement en eau, en provisions, et en prostituées Maori.

1ere carte de Nouvelle-Zélande - James Cook 

1ere carte de Nouvelle-Zélande - James Cook 

La civilisation coloniale commence à s’implanter avec entre autres l’arrivée des premiers missionnaires au début du 19e siècle. Parallèlement, les Maoris voyant leur sphère d’influence régresser, se révoltent. Il faut attendre le « Traité de Waitangui » en 1840 entre les tribus Maori et les colons pour poser les fondements de la Nouvelle Zélande. Cet accord, signé dans la confusion, suscite des controverses encore de nos jours.

Dès 1840, les colons arrivèrent en masse, en très grande majorité d’Angleterre. La population non Maori passa de 2000 personnes en 1839 à 28 000 à 1852. La découverte de gisements aurifères accentua les flux de migrants. Bien souvent, les migrants étaient issus des classes les plus pauvres de la société victorienne de l’époque, celle décrite abondamment par Charles Dickens.

UNE TRAVERSEE DE 4 MOIS VERS LA NOUVELLE-ZELANDE

De nombreuses sociétés d’armement se faisaient fort d’acheminer les migrants du Royaume-Unis vers la Nouvelle-Zélande. En raison des distances à parcourir et du peu de points de ravitaillement en combustible sur la route, seuls des navires à voile étaient utilisés. Les voyageurs devaient s’y entasser pour une traversée d’au moins quatre mois. Ils étaient insalubres, dangereux, et les infortunés migrants souffraient de faim et de maladie. Nombre d’entre eux n’arrivaient pas à destination.

A cela, il fallait ajouter les traversées de mers froides, charriant parfois des icebergs. Les navires étaient alors conçus pour être les plus rapides possibles, au dépend des conditions de transport. Les armateurs les appelaient « Fast packets » ou « Clippers ».

Une fois sur place, les colons arrivaient dans un pays où tout était à construire, et le récit de l’un d’entre eux, Thomas Smith, nous éclaire sur leur désarroi : 

"Ils ont débarqué à Lyttelton, pour découvrir qu'ils devaient grimper une colline à forte pente, connue sous le nom de "The Bridle Track". Lorsqu'ils ont atteint le sommet, tout ce qu'ils ont pu voir c'était du lin, du "tussock" (herbe indigène très résistante des steppes qui pousse en touffes) des marais, pas une seule habitation en vue. Ils ont dit "Et c'est pour cela que nous avons tout quitté !", et ils ont failli faire demi-tour vers l'Angleterre. Ils sont allés à pied jusqu'au "Ferrymead", d'où on les a transportés en canots jusqu'à l'autre côté de la rivière."

« Ici » - « Là bas » : Dessin paru dans le Daily Telegraph présentant la Nouvelle Zélande comme un eldorado

« Ici » - « Là bas » : Dessin paru dans le Daily Telegraph présentant la Nouvelle Zélande comme un eldorado

LA NEW ZEALAND SHIPPING COMPANY

Afin d’améliorer les conditions de transport, la New Zealand Shipping Company fut constituée en 1873. Basée sur des capitaux de la Bank of New Zealand, et résultant de la fusion de plusieurs sociétés d’armement (Glasgow’s Albion Line, Saw Savill and Co, …), ses bureaux étaient installés à Londres.(...) En un an, la société nouvellement constituée alignait pas moins de 40 navires.

Parmi ces derniers, figuraient, le Waikato, la Waitangi, le Waimate, l’Otaki, et le Rakaia. Notons que le Rakaia fut le premier navire livré suite à cette commande.  Dès lors, le flux d’immigrants va s’accentuer. La population non Maori passe de 60 000 en 1860 à 470 000 en 1881.

Ces bateaux étaient des clippers à coque acier, jaugeant entre 1000 et 1161 tonneaux. Leur conception visait à améliorer le confort des passagers au dépend de la vitesse. Cela dit, la traversée durait en moyenne entre 95 et 100 jours, soit 20 à 30 jours de moins que les navires de la génération précédente. Ce n’est qu’en 1883 que la société d’armement opta pour une motorisation à vapeur.

LA CONSTRUCTION DU RAKAIA

Le Rakaia (du nom d’une petite ville de la côte Sud Est de la Nouvelle Zélande) fut construit en 1873 par les chantiers Blumer and Company de North Dock. Il fut lancé le 19 novembre de la même année (Numéro officiel 68499).C’était le premier d’une série de sister ship. 

  • 210,2 pieds de longs
  • 34 pieds de large
  • 19,2 pieds de hauteur sans mature (soit 64m x 10m x 5m). 

Sa coque était en acier. Il était enregistré à Lyttelton, en Nouvelle-Zélande et subissait ses entretiens en Angleterre. Il était constitué de deux ponts. Le pont supérieur était couvert à la poupe et utilisé pour le logement de l’équipage. Le reste de ce pont était à l’air libre et servait aussi bien pour les manœuvres du navire que pour les promenades des passagers.

Le pont inférieur qui servait de logement aux passagers. Il surplombait la soute. En effet, le transport des migrants s’accompagnait du transport des marchandises nécessaires à l’installation des colons. En retour, le bateau emportait des produits de la colonie comme de la laine, des peaux, du cuir,La soute était accessible par une cale, située entre le premier et le deuxième mât. 

LES CONDITIONS DE VIE A BORD DU RAKAIA

La plupart des passagers n’acquittaient pas eux-mêmes leur billet. Dans la plupart des cas, ils étaient employés par des compagnies gouvernementales chargées de la colonisation.

Il existait plusieurs classes de passagers. Les plus privilégiés bénéficiaient de cabines situées sur le pont supérieur du navire. Pour les passagers qui étaient logés dans le pont inférieur, l’ensemble des couchages étaient répartis sur la périphérie du pont, par cabines. Ils étaient divisés en trois catégories ; les couples et familles, les hommes seuls et les femmes seules. Ces dernières étaient logées à l’arrière du bateau. Venaient ensuite les logements des familles, et enfin les hommes seuls.

Le Rakaia à Port Chalmers (Museum of Wellington City and Sea)

Le Rakaia à Port Chalmers (Museum of Wellington City and Sea)

Au milieu, étaient placés les tables pour les repas, ainsi qu’un salon. Cette séparation en cabines avaient d’ailleurs été l’objet de controverses. Il arrivait en effet que des passagers des classes supérieures tentent de bénéficier des services des femmes seules logées dans les classes inférieures. Ces femmes faisaient d’ailleurs l’objet d’une surveillance particulière, du fait de leur fragilité dans un environnement majoritairement constitués d’hommes seuls (marins ou migrants). Le capitaine avait un ordre de « prohibit familiarities » et avait donc pour tâche de veiller au maintien de la bonne morale à bord du navire. Il pouvait d’ailleurs confier cette mission à un passager rémunéré pour la circonstance, marié, de bonne morale, et pourvu d’un caractère suffisamment trempé pour cela  (...)

Les traversées duraient en général entre 90 et 100 jours, et transportaient entre 280 et 330 personnes. Les passagers devaient affronter les conditions de mer très dures. Arès le franchissement du Cap de Bonne Espérance, les passagers devaient endurer le froid, voyant au loin les icebergs venant de l’antarctique.

Enfin, la promiscuité et l’enfermement pouvaient engendrer des maladies. Cela pouvait aller jusqu’au décès de certains passagers. En cas de maladie constatée, le navire était placé en quarantaine.

MISE EN QUARANTAINE - LE ELLIS ISLAND NEO-ZELANDAIS

Quail Island au début du 20e siècle. Le débarcadère est visible en second plan (crédit : nzhistory.net.nz)

Quail Island au début du 20e siècle. Le débarcadère est visible en second plan (crédit : nzhistory.net.nz)

A la lecture des coupures de presse de l’époque, on peut constater que, sur le Rakaia comme sur les autres navires, il y a encore de nombreux décès parmi les passagers. De plus, il est fréquent de constater des cas de maladie graves, telles que variole ou oreillons. Aussi, le gouvernement provincial (la Nouvelle Zélande n’accède à son indépendance qu’en 1907) décide d’instaurer deux stations de quarantaines.

Il s’agit d’iles situées à distance raisonnable des ports de débarquement. La première est celle de Quail Island (l’Ile des Cailles en raison d’une population importante de volatiles) et est située près du port de Lyttleton. L’autre sera judicieusement baptisée Quarantine Island (près du port d’Otago).

Les navires ayant à leur bord des cas de maladie devaient arborer un drapeau jaune et se placer d’eux même en quarantaine. Le Rakaia, par exemple eut des cas d’oreillons en 1875 (après avoir perdu 11 passagers), ainsi que de variole en 1882.

Il en était de même pour les animaux qui pouvaient être importés, y compris les chiens utilisés quelquefois pour des explorations polaires.

L’arrivé des navires à vapeurs fit régresser le nombre de cas de maladie. En 1918, cependant, de nombreux cas de grippe espagnoles furent enregistrées, et quelques cas de lèpre entre 1906 et 1925. Ainsi, la Nouvelle Zélande avait son propre « Ellis Island ».